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L’amour est ce qui vient suppléer au manque du rapport sexuel.

Publié le par Cécile Crignon

L’amour est ce qui vient suppléer au manque du rapport sexuel.

- Également en dialogue avec Platon, le psychanalyste Jacques Lacan, qui est selon vous l’un des plus grands théoriciens de l’amour, avait soutenu qu’ « il n’y a pas de rapport sexuel ». Que voulait-il dire?

- C’est une thèse très intéressante, dérivée de la conception sceptique et moraliste, mais qui aboutit au résultat contraire.

Jacques Lacan nous rappelle que dans la sexualité, en réalité, chacun est en grande partie dans sa propre affaire, si je puis dire. Il y a médiation du corps de l’autre, bien entendu, mais en fin de compte, la jouissance sera toujours votre jouissance.

Le sexuel ne conjoint pas, il sépare.

Que vous soyez nu(e), collé(e) à l’autre, est une image, une représentation imaginaire. Le réel, c’est que la jouissance vous emporte très loin, très loin de l’autre.

Le réel est narcissique, le lien est imaginaire.

Donc il n’y a pas de rapport sexuel, conclut Lacan. Formule qui fait scandale, puisqu’à l’époque tout le monde parlait justement des « rapports sexuels ».

S’il n’y a pas de rapport sexuel dans la sexualité, l’amour est ce qui vient suppléer au manque du rapport sexuel.

Lacan ne dit pas du tout que l’amour, c’est le déguisement du rapport sexuel, il dit qu’il n’y a pas de rapport sexuel, que l’amour est ce qui vient à la place de ce non-rapport. C’est beaucoup plus intéressant.

Cette idée le conduit à dire que, dans l’amour, le sujet tente d’aborder "l'être de l’autre ». C’est dans l’amour que le sujet va au delà de lui-même, au-delà du narcissisme.

Dans le sexe, vous êtes au bout du compte en rapport avec vous-même dans la médiation de l’autre. L’autre vous sert pour découvrir le réel de la jouissance.

Dans l’amour, en revanche, la médiation de l’autre vaut pour elle-même. C’est cela, la rencontre amoureuse : vous partez à l’assaut de l’autre, afin de le faire exister en vous, tel qu’il est. Il s’agit d’une conception beaucoup plus profonde que la conception tout à fait banale selon laquelle l’amour ne serait qu’une peinture imaginaire sur le réel du sexe.

En fait, Lacan lui aussi s’installe dans les équivoques philosophiques concernant l’amour. Dire que l'amour « supplée au manque de rapport sexuel » peut en effet se comprendre de deux façons différentes.

La première, la plus banale, est que l'amour vient boucher imaginairement le vide de la sexualité. C'est bien vrai après tout que la sexualité, si magnifique qu'elle soit, et elle peut l'être, se termine dans une sorte de vide. C'est bien la raison pour laquelle elle est sous la loi de la répétition : il faut encore et encore recommencer. Tous les jours, quand on est jeune ! Alors l'amour serait l'idée que quelque chose demeure dans ce vide, que les amants sont liés par autre chose que ce rapport qui n’existe pas.

Très jeune, j'avais été très frappé, presque dégoûté, par un passage de Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe, où elle décrit, après l'acte sexuel, le sentiment qui gagne l'homme que le corps de la femme est fade et mou, et le sentiment symétrique de la femme que le corps de l'homme, hormis le sexe dressé, est généralement disgracieux, voire un peu ridicule. Au théâtre, la farce ou le vaudeville nous font rire par un constant usage de ces pensées tristes. Le désir de l'homme est celui du Phallus comique, gros ventre et impuissance, et la vieille femme édentée dont les seins pendent est l'avenir réel de toute beauté. La tendresse amoureuse, quand on s'endort dans les bras l'un de l'autre, serait comme un manteau de Noé jeté sur ces déplaisantes considérations.

Mais Lacan pense aussi tout le contraire, à savoir que l'amour a une portée qu'on peut dire ontologique. Alors que le désir s'adresse dans l'autre, de façon toujours un peu fétichiste, à des objets élus, comme les seins, les fesses, la verge…, l’amour s'adresse à l'être même de l'autre, à l'autre tel qu'il a surgi, tout armé de son être, dans ma vie ainsi rompue et recomposée.

( Alain Badiou avec Nicolas Truong, Éloge de l’amour, Flammarion, 2009, pp.12-14 )

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