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L'enfant n'a pas à être roi. ( Françoise Dolto )

Publié le par Cécile Crignon

L'enfant n'a pas à être roi. ( Françoise Dolto )

Nazir Hamad : L’enfant roi. Que met-on derrière cette expression? Le premier à l’avoir utilisée est Freud, pour désigner l’enfant narcissique, qui n’existait pas dans la réalité. C’est l’enfant fantasmé.

Françoise Dolto : C’est l’enfant imaginaire des parents, qui croit que le monde tourne en bourrique autour de lui. Et on lui laisse croire.

Mais cela, ce n’est éduquer un être humain.

[...] Certaines personnes ont besoin d’avoir un enfant roi, un fétiche du désir, parce qu’ils n’ont pas de désir suffisant pour diriger leur propre vie, et ils se laissent alors piéger par l’enfant. C’est pourquoi il est si important que chacun vive avec sa classe d’âge et que les parents ne soient pas entièrement focalisés sur un enfant qui se développe et a momentanément besoin de sa mère, et qui, ensuite, a besoin d’une personne, mais pas du tout de sa mère.

Un enfant n’a plus du tout besoin de sa mère dès qu’il va et vient seul, c’est-à-dire qu’il marche bien. Il a besoin de quelqu’un qui lui donne des armes pour arriver à toucher à tout et à parler de tout. L’époque du touche-à-tout est très intéressante en matière d’éducation. Elle se situe deux ou trois mois environ après le début de la marche confirmée.

Avant cela, il y a la période de l’acrobatie, pendant laquelle il est très important de consacrer deux fois par jour quatre à cinq minutes pour mettre des mots sur toutes les activités de l’enfant. « Ta main droite, ta main gauche, le montant gauche de l’échelle, le montant droit, le premier barreau, le deuxième barreau… » Quand il fait des acrobaties sur un meuble, sur une chaise, par exemple : « Tu montes sur une chaise. Tu montes de la chaise sur la table. Il faut rapprocher suffisamment la chaise, sinon l’écart sera trop grand. Quand tu écarteras les jambes pour monter sur la table, tu repousseras la chaise et tu risqueras de tomber. » Ainsi, l’enfant aura le vocabulaire et n’aura plus besoin de faire tous ces actes. Et, surtout, ceux-ci auront un sens. Tout son corps, tous ses mouvements, tout le vocabulaire prennent sens du fait qu’il y trouve du plaisir.

Peu à peu, l’enfant connaîtra toutes les choses de la maison — comment prendre un théière sans se brûler, comment transporter un vase avec des fleurs sans le faire tomber par terre — en étant accompagné en paroles : « Tu as moins de force, mais tes mains sont aussi adroites que celles d’un adultes. » Quelquefois les enfants sont même plus adroits que les adultes, il faut le savoir.

[…] Ce que nous pouvons, c’est aider un être humain en mettant des mots sur ce qu’il semble montrer qu’il ressent quand nous sommes en train de le soigner. On lui dit : « C’est peut-être faux, c’est ça qui paraît, mais peut-être n’est-ce pas vrai? Essaie, toi, de dire mieux ce que tu ressens. »

Avec ce travail d’approche, on arrive à quelque chose qui est toujours un à-peu-près, jamais complet, mais c’est tout de même de la communication. Nous communiquons toujours à travers des à-peu-près. Par exemple, chacun sait ce qu’est ressentir le fait de boire quand on a soif, mais on ne sait jamais ce que ressent le voisin. Quand je parle d’un bleu, quel bleu voyez-vous? Personne ne peut le savoir. Cependant nous arrivons par ces à-peu-près à nous entendre et il n’y en a pas un qui ait raison plutôt que l’autre.

L’être humain aime communiquer avec un autre. La solitude est insupportable; et notre travail est de rendre à des êtres humains leur pouvoir avec eux-mêmes et avec le monde qui les entoure, par un vocabulaire qui n’est pas que paroles, mais aussi un code gestuel qui leur permet de se développer et de découvrir de plus en plus leur pouvoir, lequel s’arrête là où le pouvoir des autres commence.

L’enfant n’a pas à être le roi, les parents sont chez eux et il est chez ses parents, en attendant d’avoir un chez-lui qu’il se trouvera.

Et c’est là, autour de l’interdit de l’inceste, que se joue les choses quand un homme peut dire à son fils ou à sa fille : « Je ne permettrai à personne ici de gâcher le climat familial, pas plus à toi qu’à une autre personne. » Je vous assure que l’enfant se l’entend dire! « Et si tu gâches le climat familial, tu partiras. Tu n’as aucun besoin de nous. Si tu veux rester chez nous, tâche de participer à un climat familial agréable. Si tu n’y arrives pas, parce que nous te sommes trop désagréables à vivre, tu iras vivre ailleurs. »

Ce n’est pas dit comme un reproche, mais comme un fait.

C’est vrai qu’il y des enfants — des êtres humains — qui sont ainsi structurés qu’ils supportent mal leurs parents et que les parents les supportent mal. Ce n’est ni commode, ni agréable, mais cela s’arrangera peut-être quand ils auront treize ou quatorze ans. Il n’y a pas de quoi se fâcher mais il n’y a pas de raison non plus de céder.

Il faut se débrouiller autrement.

( Françoise Dolto, Nazir Hamad, Entretiens, destins d’enfants, Gallimard, 1995, p.27-31)

 

 

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