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Vous n'êtes pas la seule, ça ne vous fait pas moins seule.

Publié le par Cécile Crignon

Vous n'êtes pas la seule, ça ne vous fait pas moins seule.

- Lacan me manque.

« Vous n’êtes pas la seule, ça ne vous fait pas moins seule. »

Qui me dirait aujourd’hui une phrase comme celle-là, par laquelle il avait accueilli un jour le sentiment d’exil dont je lui faisais part, lié, pour autant que je m’en souvienne, à l’aridité, parfois d’être femme?

Ses phrases étaient souvent faites de ces torsions qui les retournaient et qui, dans une glissade de toboggan, vous faisaient passer d’une de leur face à l’autre et sortir de l’enfermement où l’on se croyait. Elles avaient l’art de mettre en continuité le dedans et le dehors, comme des objets topologiques rebelles à l’imagination qui portaient des noms étrangers: bande de Moebius, bouteille de Klein, cross-cap, et dont il fait grand usage pour vous déshabituer de la manie de comprendre.


Le monde s’en trouvait comme élargi, même lorsqu’il clamait qu’il parlait aux murs sur un ton qu’il haussait presque jusqu’à la vocifération, et qui n’était pas sans rappeler celui d’Artaud. Ce n’était pas n’importe quels murs, mais ceux de l’asile justement, un soir où il parlait du savoir du psychanalyste à la chapelle de Saint-Anne. Il avait ajouté que de parler aux murs, cela le faisait jouir, et que nous, son auditoire, nous en jouissions aussi par participation. Le coeur me battait à entendre dans sa voix un accent qui passait de la rage sourde au rire d’un gai savoir, et je crois que c’est de cet instant que se décida pour moi quelque chose qui dure encore. L ‘appellerai-je transfert?

Il avait poursuivi, ce soir-là, en parlant de la « lettre d’amur ». Cette consonance de l’amour et du mur, il l’avait empruntée à un poète oublié qu’il avait cité:

" Entre l’homme et la femme il y a l’amour, entre l’homme et l’amour il y a un monde, entre l’homme et le monde il y a un mur. "

Il n’y avait pas si longtemps que les murs de Paris s’étaient couverts d’inscriptions, tandis que les barrières anciennes avaient paru s’effondrer en poussière.

L’amour, c’est ce qui se produit quand on change de discours, avait-il dit aussi.

Ces années-là, il semblait que l’on respirait plus librement. Elles portent à jamais pour moi un nom: l’année d’ « Ou pire », l’année d’ « Encore », l’année des « Non-dupes-errent », et celle de « Joyce le Sinthome ». Bizarrement, je m’aperçois aujourd’hui qu’il ne cessait alors de parler de l’amour. De l’amour et de la logique, titre qu’il donna à une conférence qu’il fit à Rome, et à laquelle j’assistai. L’enregistrement fut perdu.

C’était tout lui que d’allier des termes apparemment si dissemblables, le pathos s’en trouvait désarmé, la logique elle-même devenait érotique. Ce qui l’intéressait, en effet, dans la logique était ses failles: ses impasses, ses indépassables paradoxes, là où se révèle son incomplétude, son inconsistance. En somme, les tourbillons où les logiciens eux-mêmes se perdent. Ce sont les mêmes paradoxes qu’il rencontrait dans l’amour, lorsque celui-ci devient sérieux et pousse la rigueur, comme chez les mystiques, jusqu’au point où l’on ne peut plus rien dire sans se contredire et où s’équivalent la perte et le salut.

C’est là qu’on touchait, disait Lacan, à « ce que ça devrait être, l’amour, si ça avait le moindre sens ».

Ces points faisaient comme un siphon par où s’évacuait le sens. Par ces trous-là disparaissait aussi l’espoir d’établir un quelconque rapport entre les hommes et les femmes. Lacan nous invitait à nous en passer pour réinventer les jeux de l’amour, c’est-à-dire peut-être une autre logique qui parte de l’impossible.


La logique de Lacan vous libérait de la compréhension, et de l’obsession de trouver un remède à tout.

L’irrémédiable à ses vertus, immédiatement allégeantes. Si je me reporte à l’époque présente, il me semble que ça caractérise l’ennui dont nous accablent les sempiternels « problèmes » qui réclament leurs « solutions ». Nous étouffons sous les solutions, et ce qu’elles supposent d’incurable bonne volonté ( y-a-t-il une autre définition du « politiquement correct »?), comme sous la lance à incendie des pompiers de la société. Du temps de Lacan, on se donnait le droit de penser sans songer à boucher les trous de l’univers avec les pans de sa robe de chambre, selon la définition de la philosophie par un humoriste viennois.

L’époque, en effet, était plus théoricienne que philosophe: les trous, elle aimait ça, et la logique aussi.

Et la pensée ne se croyait pas obligée de se réduire, médias obligent, à la dimension du slogan publicitaire pour les couches culottes, proposant une solution aux problèmes de fuites. L’espace qui s’était ouvert s’est aujourd’hui refermé. Sans doute Abélard avait-il raison de dire que le logicien est « odieux au monde ».

Le goût de la théorie n’excluait pas celui de l’expérience. L’expérience psychanalytique, comme Lacan l’appelait, n’était pas sans faire écho à l’expérience intérieure de Bataille. On s’y lançait à fond perdu, misant tout pour voir jusqu’où ça irait, à quel point de buté ou à quelle imprévisible ouverture. On était alors loin de la psychothérapie. Ce pari, c’était le transfert, amour pas si courant puisqu’il nous conduisait tout droit à nous faire partenaire de l’Autre, cet Autre dont les failles étaient l’objet de la logique lacanienne.

Dans ces parages, il arrivait que l’on rencontre ce que Lacan appelait la vraie amour, qui naît des signes de ce qui, chez chacun, marque la trace de son exil.

( Catherine Millot, Passion de Lacan, la logique et l’amour, article paru dans l’édition du journal Le Monde du 13.04.01)

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