Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Ni Freud, ni Lacan, ni Dolto, entre autres, ne disent nulle part qu’il ne faut pas de contraintes.

Publié le par Cécile Crignon

- Les apprentissage sont nécessaires, et la psychanalyse n’invite absolument pas à s’en départir, contrairement à ce qu’on dit notamment à propos de Françoise Dolto. Mais la clinique psychanalytique montre que l’excès de contraintes a des effets aussi nuisibles que leur absence. Rappelons encore ce que Freud dit au sujet de l’éducation:

« Lorsque les éducateurs se seront familiarisés avec les résultats de la psychanalyse, ils trouveront plus facile de se réconcilier avec certaines phases du développement infantile et ne prendront pas le risque, entre autres, d’exagérer l’existence de motions pulsionnelles socialement inutilisables ou pervers chez l’enfant »

( Sigmund Freud, « L’intérêt de la psychanalyse in Résultats, Idées, Problèmes, t.1, PUF, « Bibliothèque de psychanalyse, 1984. )

Certains pédagogues ont détournés les propos de Freud, qui sont précis et subtils, et ils prétendent agir en son nom en préconisant par exemple le laisser-faire, la spontanéité. Paradoxalement cette attitude rapproche de la « trop grande attention pédagogique » critiquée par Lacan, qui peut être vécue comme une sorte de violence fondée sur un vouloir « trop bien faire ».

Ni Freud, ni Lacan, ni Dolto, entre autres, ne disent nulles part qu’il ne faut pas de contraintes.

Bien sûr qu’il faut apprendre à l’enfant à se mettre au travail et à s’y tenir, on ne peut guère compter sur cela sur sa seule spontanéité. Si l’enjeu est d’apprendre à se rappeler ce qu’on sait, il existe des règles et elles sont utilement contraignantes.

C’est vrai aussi aussi en psychanalyse: une psychanalyse, c’est deux ou trois ou quatre fois par semaines, tel jour à telle heure, et c’est comme ça, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente. Et si Freud recommandait à ses disciples d’oublier tout ce qu’ils savaient en abordant chaque nouvelle cure, cela supposait qu’il leur fallait commencer par accumuler les connaissances qu’ils devraient ensuite oublier.

[…] Mais je voudrais terminer en insistant sur un point, qui se retrouve dans les textes que j’ai cités, les anciens comme le Talmud, Platon, Aristote, Saint Thomas, les plus récents comme ceux de Freud, Lacan ou Dolto. Tous ces auteurs avancent que la pédagogie, pour l’essentiel, consiste à se retenir, ce que je pourrais résumer trivialement par : il ne faut pas emmerder les mômes. Il ne s’agit pas de bourrer les crânes, mais de laisser émerger - non pas bien sûr un savoir déjà tout constitué, une curiosité, une vie de la pensée qui existent en chacun. Il faut trouver comment faire pour qu’ils puissent ouvrir la porte qui est la leur et qui est différente pour chacun d’entre eux dans la mesure où chacun a un Autre inconnu qui lui est propre.

Les enfants sont comme des hiéroglyphes, des êtres à déchiffrer, mais aussi comme des Champollion. Non qu’ils soient totalement déchiffrables, évidemment, et ce n’est certainement pas souhaitable. Mais Freud sur ce point est absolument constant : la psychanalyse est une anti-pédagogie. Ce qu’elles prescrit aux pédagogues, c’est de ne pas contrarier le rapport à la castration, c’est-à-dire le rapport à l’incomplétude de l’être.

C’est la voie que l’enfant suit naturellement s’il n’en est empêché ni par un accès d’amour ni par un accès de répression.

( Jean-Pierre Winter, Transmettre (ou pas), Albin Michel, 2012, p. 60-61 et 56-57)

Commenter cet article