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Vérité

Publié le par Cécile Crignon

Vérité

- Accepter de laisser passer sans prendre, sans rejeter, de voir, d’entendre, en regardant, en écoutant même sans comprendre, c’est accepter, mêlé aux autres, la solitude. C’est se reconnaître humain, désir sourcé dans la chair, désir qui, à la tête, au coeur, parle aux entrailles, au sexe, appelle, désir qui entend celui des autres, désir incarné toujours, qui se connaît à jamais séparé, dans l’espace, des objets qui le suscitent dans le temps, des fruits de ses accomplissements, des suites inconnaissables de ses actes, fussent-ils les plus matérialisés, et plus encore les subtils dont les fins nous échappent et que notre désir voudrait maîtriser.

C’est s’accepter témoin, exemple, illustration individuée éphémère d’une espèce dont le désir jamais ne peut trouver dans notre corps caduc et dormeur, justification de ce qui dans nos rêveries et nos songes contredit les limites de notre pouvoir, le sens d’une vérité que nous sommes impuissants à appréhender et à assumer dans nos actes, et qui échappe à nos paroles tout en s’y glissant à notre insu.

C’est accepter le conditionnement sexué parce que notre raison s’amarre à la réalité, celle de notre corps, c’est accepter de maîtriser les élans de chair qu’un amour ne soutient pas; et accepter -par ce qui garde mémoire, en notre esprit, de nos perceptions et médiations de corps- de connaître l’insensé dont s’origine le mot «amour». C’est accepter la déraison comme certitude d’une raison plus lucide que l’intelligence.

Etre, homme ou femme, c’est accepter le destin de cette fallacieuse unité prénommée au jour de notre naissance, centre que nous ne connaissons que par sa périphérie, avec ces contradictions dont notre parole ne peut répondre.

C’est accepter d’ignorer le commencement et la fin de cette apparente unité d’individu que je suis, avec ce corps dont la naissance a été par d’autres déclarée, dont la mort par d’autres encore le sera, toutes deux et leurs franges ainsi par les autres assumés, l’histoire mienne par d’autres déterminée, par d’autres racontée, oubliée, par moi toujours affublée. Et pourtant de mes actes me sentir responsable, alors que moi ne suis quand je parle qu’un halo irisé impuissant à me connaître, ni dans l’espace où mon apparence me déconcerte, ni dans le temps où mes souvenirs comme mes projets n’ont pas les autres pour référents.

Ce vécu de trajectoire que dans ma solitude j’appréhende comme mon histoire, en suis-je l’objet ou en suis-je le sujet? Sans la communication, moi sans les autres, sans lieu ni temps, serais-je? Suis-je (puisqu’aux autres je les dois tous les deux).

Comme l’a dit Merleau-Ponty, dans cette «trajectoire du vécu», lorsqu’elle est acceptée, «la solitude et la communication ne doivent pas être les deux termes d’une alternative, mais deux moments d’un seul phénomène». Oui, ce phénomène qu’est l’Homme transparait, pour les autres qui en sont témoins gratifiés, lorsqu’un enfant, un adolescent, une jeune fille, un homme, une femme, inconscients de leur nécessité, dans une parfaite coïncidence entre leur âge, leur apparence, leur expression dans l’espace où ils ne sont que relief et ombres pour leur surface qui renvoie la lumière, deviennent prismes éphémères de leur espèce qui s’y exemplarise à leur insu, tels qu’ils sont, quand ils se donnent une présence qui s’ignore, riches de cette vie qui les habite et les anime dans une rayonnante simplicité qui ruisselle d’eux mêmes. Ils sont là présents avec et pour les autres, naturellement donnés dans une communication vivante qui s’exprime en éblouissante vérité.

( Françoise Dolto, Solitude, Gallimard,1994)

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